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Iran – justice :

Qui est Raïssi, le nouveau chef de la justice des mollahs ?

Ebrahim Raïssi en compagnie d’Ali Khamenei (à droite), le Guide suprême de la théocratie iranienne.
Ebrahim Raïssi en compagnie d’Ali Khamenei (à droite), le Guide suprême de la théocratie iranienne.

Après des mois d’hésitation, le 7 mars, Ebrahim Raïssi a été officiellement nommé par le Guide suprême, Ali Khamenei, à la tête du judiciaire de la République islamique. La longue hésitation s’explique par le fait que Raïssi est connu pour les iraniens pour être l’un des principaux instigateurs de la plus grande tuerie politique après la seconde guerre mondiale, c’est-à-dire le massacre de 30.000 prisonniers politiques en 1988. C’est ce qui lui a valu le surnom de "bourreau". C’est ce qui a fait que lors des dernières élections présidentielles de 2017, les réactions populaires à sa candidature ont été si intenses que Khamenei n’a pas réussi à mettre en œuvre ce qu’il appelle "le génie électoral", pour amener son favori à la tête de l’exécutif.

 

Trié dès son adolescence pour devenir l’un des dirigeants du régime

Ebrahim Raïs-ol-Sadati de son vrai nom, appelé Ebrahim Raïssi, n’a que 18 ans quand la République islamique s’installe en 1979. Il n’a pas suivi d’études classique et il a intégré une école religieuse dès la maternelle à Mashhad (nord-est de l’Iran), jusqu’à l’âge de 15 ans où il entre à l’école théologique de Téhéran, le principal centre de formation du clergé.

Aussitôt après l’avènement de la République islamique, il fait partie de quelques 70 élèves de l’école de Qom qui sont triés par l’Ayatollah Mohammad Behechti, le principal lieutenant de l’Ayatollah Rouhollah Khomeiny, pour suivre une formation destinée à fournir les cadres religieux du nouveau pouvoir. Lors de cette formation, Raïssi fait preuve d’une grande fidélité à Khomeiny, ce qui lui vaut un poste précoce, à l’âge de 18 ans, au Parquet de la ville de Masjed Soleiman, dans le sud-ouest de l’Iran, qui était alors un fief des groupes d’opposition à la dictature religieuse nouvellement née.

 

Procureur à l’âge de 20 ans, sans aucune formation en droit !

L’adolescent ne décevra pas ses supérieurs dans la répression sans merci des opposants à Masjed Soleiman, ce qui lui vaudra un poste de procureur adjoint de la ville de Karaj (une quarantaine de km à l’ouest de Téhéran), alors qu’il n’a que 19 ans et qu’il n’a suivi aucune formation en matière du droit. Là aussi, il fait preuve d’une cruauté impeccable lors des interrogatoires qu’il effectue. En moins d’un an, à 20 ans, il devient le procureur de Karaj. Quelques mois plus tard, tout en gardant son poste à Karaj, il est également nommé procureur de la ville de Hamadan (dans le nord) malgré les 340 km qui séparent les deux villes. Quatre mois plus tard, ne pouvant pas réconcilier les deux postes, il se consacrera entièrement à ses tâches à Hamadan, où il sera particulièrement cruel dans la politique de la "Terreur noire" commencée en 1981, qui fut une véritable chasse aux sorcières lancée contre l’opposition. Il joue alors une part de lion dans les centaines d’exécutions d’opposants effectuées dans ce début des années 1980.

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Ebrahim Raïssi dans les années 1980, où il n’était pas vêtu en religieux.

 

En 1984, Raïssi n’a que 24 ans quand il est nommé à la tête de l’une des directions du ministère public de Téhéran. Il dirige alors la Direction des délits politiques du Parquet de la capitale. C’est en ce titre qu’il sera membre, à l’âge de 28 ans, de "la commission de la mort" chargée par l’Ayatollah Khomeiny, d’exterminer les prisonniers politiques en 1988. Trente-mille prisonniers politiques seront exterminés en l’espace de trois mois, après des semblant de procès de moins de cinq minutes organisés par cette commission de la mort, où le détenu doit non seulement accepter le déni de ses convictions politiques et des repentirs publics, mais aussi des actes d’allégeance au pouvoir khomeyniste, comme la participation à l’exécution de ses camarades, s’il veut garder la peau sauve.

 

Ça a continué après le massacre des prisonniers politiques

À peine sorti de ce carnage, en décembre 1988, alors que Khomeiny se fâche du flegme de son appareil judiciaire dans la mise en œuvre de la loi du Talion (concrètement : les lapidations, les amputations, les énucléations et les pendaisons), Raïssi est parmi les rares personnes auxquelles il fait confiance, quand il nomme une commission bipartite (Ebrahim Raïssi et un juge religieux particulièrement cruel lui aussi, Hossein Ali Nayeri), pour veiller à l’accélération des prononciations et de la mise à exécution de ces peines. Cette commission considérée alors comme supérieure au chef du judiciaire, se voit vite élargir son champ d’action par la personne même de Khomeiny qui les charge d’accélérer toutes les procédures qui devraient aboutir à des châtiments, que ce soit dans le domaine de la loi du Talion que celui du code pénal.

 

De l’échec aux présidentielles de 2017 à la tête de l’un des plus puissants cartels du Moyen-Orient

On voit bien que Raïssi n’a pas volé la confiance de Khomeiny, puis de son successeur Ali Khamenei. Sa vie est une suite croissante de cruautés au service de la République islamique.

En 2017, c’est sur lui que compte Ali Khamenei pour homogénéiser son pouvoir et mettre son homme de main à la tête de l’exécutif. C’est ainsi que Raïssi devient le candidat favori de Khamenei aux élections présidentielles de 2017.

On sait que les élections qui s’effectuent sous la théocratie en Iran, n’ont pour élection que leur nom. Tout est inscrit d’avance dans le Think tank du Guide suprême. Il ne reste plus qu’à mettre en œuvre ce que ce dernier appelle "le génie électoral", c’est-à-dire toutes les formalités allant des campagnes électorales jusqu’aux semblants de suffrages, destinées à duper surtout les interlocuteurs étrangers sur le fonctionnement d’une dictature qui n’a rien ni d’une République, ni d’islamique.

Si Khamenei n’a pas pu mener à bien son "génie électoral", c’est grâce à la campagne pour la justice dans les crimes de 1988, lancée par Maryam Radjavi, quelques mois avant les soi-disant élections. Une large campagne des unités de résistance a dénoncé Ebrahim Raïssi et son rôle dans le génocide politique de 1988, ce qui a fait de plus en plus monter la tension dans la rue, faisant présager l’imminence d’une répétition des révoltes post électorales de 2009 après "le génie" qui avait amené au pouvoir Mahmoud Ahmadinejad.

C’est donc à la dernière minute que le Think tank de Khamenei a préféré ne pas prendre le risque, ni de mettre Raïssi à la tête de l’exécutif, ni même de prolonger le scénario à un deuxième tour. C’est ainsi que Hassan Rouhani a été reconduit dès le 1er tour à son poste de président.

Aussitôt après cette défaite, Raïssi a été copieusement réconcilié par Ali Khamenei qui lui a confié la tête de Astan-e Qods-e Razavi, l’un des plus puissants cartels du Moyen-Orient qui a pour alibi de gérer tous les investissements qui se font autour du Mausolée du 8e des 12 Saints chiites qui se trouve dans la ville de Mashhad, dans le nord-est de l’Iran.

 

Pourquoi Raïssi à la tête du judiciaire ?

Il reste tout-de-même à répondre à une question légitime : Quel besoin avait donc Khamenei d’un personnage aussi détesté à la tête de son judiciaire ? On sait que la République islamique ne manque pas de pions assez cruels pour accomplir cette tâche, sans qu’elle n’ait besoin de mettre à l’affiche celui dont le nom est équivalent à un génocide dont le régime iranien ferait tout pour le faire oublier.

La réponse réside dans un paradoxe qui est celui de la théocratie iranienne dans tous les domaines de la politique intérieure et extérieure. Khamenei est bien conscient que le nom de Raïssi est équivalent de cruauté et de pendaisons en séries. C’est donc en parfait connaisseur de la cause qu’il a amené Raïssi à la tête de sa justice, pour créer un climat de terreur qu’il espère utile pour freiner la gronde qui balaie l’Iran.

Or, l’Histoire a prouvé que dans des sociétés au bord de l’explosion, comme c’est le cas en Iran, de tels gestes dissuasifs pourraient avoir l’effet complètement inverse à celui escompté, à savoir accélérer le processus de l’explosion. Ça a notamment été le cas dans l’Iran des années 1978-79, quand le Chah avait voulu contrecarrer la révolte en amenant un cabinet entièrement militaire. C’était le début de la fin !

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